Le Marché en Fer de Port-au-Prince et nous

11 janvier 2011-11 janvier 2013 ! Deux ans depuis que, en plus de celui de Florvil Hyppolite, le nom de Denis O’Brien est à jamais attaché au Marché en Fer de Port-au-Prince. Rien d’étonnant : le premier a mis le Marché au monde en le faisant construire. Le second lui a donné une deuxième vie en le faisant reconstruire. Le ressuscitant en quelque sorte après le séisme du 12 janvier 2010 qui l’avait tué. Honneur et gloire à Florvil Hyppolite ! Salut et remerciements à Denis O’Brien !

Etrange rencontre à travers les âges tout de même ! Etrange attelage aussi que celui formé par ces deux personnages qui n’ont pas grand-chose en commun !

L’un, président haïtien, homme vertical, droit dans ses bottes, héritier de cette longue lignée de géants venus du Nord et qui ont peuplé la deuxième moitié de notre XIXe  siècle. Marchant sur les traces de Christophe, Hyppolite voulait doter le pays des infrastructures nécessaires à sa modernisation et à son prestige. Le Marché en  Fer qu’il fit construire  demeure l’un des rares monuments qui soient encore en fonctionnement depuis plus de 120 ans. Avec la Citadelle bien sûr qui aura bientôt 200 ans. D’autres monuments comme le Palais Sans- Souci à Milot et le palais aux 365 portes à la Petite-Rivière de l’Artibonite , contemporains de la Citadelle,  ne sont pour le moment que des vestiges d’une génération de grandeur qui fait regretter à beaucoup d’Haïtiens, dont moi-même, que Christophe n’ait pas été en situation de gouverner le pays tout entier.

(Parlant  de Christophe, je me permets d’ouvrir une parenthèse pour dire que je suis persuadé qu’il n’a pas cessé de se retourner dans  sa tombe, depuis le jour où nous avons osé associer son prestige et son nom à un don reçu de la République dominicaine. D’autant que le Cap-Haïtien dispose depuis plus d’un quart de siècle d’une université qui porte bien haut le nom du Roi Christophe. Même si je n’ai pas de problème avec le principe du cadeau de la République dominicaine, j’estime que c’est un affront fait à Christophe que d’associer son nom à un don, fût-il un magnifique campus universitaire. Je m’en suis déjà ouvert à des amis capois. De mon point de vue, il n’est pas trop tard pour effacer cet affront en changeant le nom de l’Université pour l’appeler tout officiellement  Université de Limonade…  Je ferme la parenthèse.

L’autre personnage associé au Marché en fer est un Irlandais, brasseur d’affaires, baroudeur financier et milliardaire. Il a pensé restituer au pays une petite partie de la fortune amassée en Haïti, grâce à sa compagnie de téléphone, la Digicel, qui en très peu de temps, est devenue une véritable institution en Haïti et dans la Caraïbe, créant des milliers d’emplois et s’impliquant dans maintes activités de la vie sociale, économique  et sportive du pays. La philanthropie pratiquée par  certaines  multinationales se base sur un principe très simple : «  si l’on fait beaucoup d’argent dans un pays pauvre, personne ne trouvera à redire, si l’on utilise l’argent gagné pour faire encore plus d’argent  à condition d’en consacrer une partie pour faire un peu de bien ».

Après le séisme, M. O’Brien a décidé de s’investir à fond dans un projet d’une très  grande visibilité et de le réaliser en un temps record. Le Marché en Fer superbement reconstruit pour la somme de 12 millions de dollars provenant de la cassette personnelle de M. O’Brien, a été inauguré un an jour pour jour après le séisme. Ou plutôt le 11 janvier 2011, un jour avant le 1er anniversaire du séisme pour respecter le vœu  émis  par certains Haïtiens  de ne pas faire de célébrations le 12 janvier-ce qui a été très apprécié.

Reconstruire le Marché en Fer en un temps si court a été un bel  exploit. Et M. O’Brien a bien raison de s’en enorgueillir.  Mais, il n’allait pas en rester là. Afin d’assurer la gouvernance du Marché, il s’est mis d’accord avec la mairie de Port-au-Prince pour former une société anonyme mixte dénommée « Le Marché en Fer S.A.M ». Les statuts de cette Société  publiés dans le Journal officiel Le Moniteur ont provoqué beaucoup de discussions et même des protestations, particulièrement à l’analyse de l’article 6. (Voir l’article de Robenson Geffrard et Dario  Darius « Controverse autour du Marché en Fer, publié dans le Nouvelliste du 12 novembre 2012.) Cet article 6 stipule en effet ce qui suit : « Le capital social est fixé  à 6 millions de gourdes  divisé en 1 200 actions de 5 000 gourdes chacune, toutes de même rang. L’apport de la ville de Port-au-Prince est fait en nature comme évalué par le commissaire aux comptes et consiste en l’apport du Marché en Fer de Port-au-Prince pour la durée de la Société avec tous ses revenus et accessoires »

Il est aussi indiqué que la commune de Port-au-Prince a souscrit 400 actions pour la somme de deux millions de gourdes, tandis que M. O’Brien et la Digicel ont souscrit chacun 400 actions, apportant à eux deux fois 4 millions de gourdes. Au lieu de s’engager à verser sa contribution  en espèces sonnantes et trébuchantes comme l’ont fait les deux autres actionnaires, la mairie de Port-au-Prince a donné le Marché en Fer comme quote-part. Le résultat, c’est que M. O’Brien qui contrôle avec la Digicel les deux tiers de la Société devient le décideur en chef de tout ce qui s’y rapporte. Il est permis de penser que M. O’Brien, s’il était le gérant de ce patrimoine national ne l’aurait pas mis en association pour deux millions de gourdes avec le statut d’actionnaire minoritaire. S’agissant d’un patrimoine national, on aurait pu trouver une meilleure formule et un montage plus approprié. Du fait que la Société a pris le nom du Marché en Fer crée aussi une confusion qui aurait pu être évitée en l’appelant Société de Gestion et d’Entretien du Marché en Fer. Ceci dit, le Marché  en Fer de Port-au-Prince n’appartient pas pour autant à M. O’Brien. Ni en tout ni en partie. Seulement, par ces temps de promotions de PPP (partenariats publics privés) et où l’on vante les mérites de  l’équité  dans les transactions, il est quelque peu dommage que la Société Le Marché en Fer S A M ne puisse servir ni de référence ni de modèle pour faire la promotion de ce genre de partenariat, tant le montage est inéquitable.

Toutefois, ces considérations ne diminuent en rien l’élan de générosité  initial de M. O’Brien. Et c’est lui faire un mauvais procès que d’insinuer qu’il a voulu prendre le contrôle du Marché en Fer afin de récupérer les 12 millions qu’il a mis dans sa rénovation. S’il en était ainsi, il aurait failli à la réputation d’investisseur avisé. Parce qu’il lui faudrait attendre des dizaines d’années pour récupérer son capital. Et là encore. En  effet, le Marché en Fer ne rapporte actuellement que 50,000  de dollars l’an alors que les frais de gestion et de maintenance s’élèvent à 400,000.  D’où, un déficit de 350.000 dollars qui ne peut être comblé que par des apports additionnels de M. O’Brien et de la Digicel. Par ailleurs, les revenus du Marché en Fer proviennent principalement de  la location d’espaces à l’intérieur des deux pavillons qui le composent : un pour les produits alimentaires, l’autre pour les produits de l’artisanat local et les productions des artistes-peintres.  Les étalagistes du pavillon alimentaire où, soit dit en passant, l’on rencontre très  peu de produits locaux, paient maintenant 400 gourdes le mois au lieu des 200 gourdes d’avant la rénovation. Les usagers du pavillon artistique reçoivent une facture mensuelle de  de 600 gourdes alors qu’ils ne payaient que 400 gourdes avant la rénovation. Cette redevance est  plutôt modique, mais beaucoup d’usagers n’arrivent pas à l’honorer sur une base régulière du fait de la faiblesse des ventes  ou même de l’absence totale de vente pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, surtout dans le pavillon artistique.

Autant dire que nombre d’usagers se retrouvent bien souvent en situation de non-paiement de leurs redevances mensuelles. Généralement, après 4 ou 5 mois d’arriérés, la Digicel qui assure très professionnellement la gestion du Marché, bloque l’espace occupé par l’usager en retard, jusqu’à ce qu’il se mette en règle. Le  Marché est bien entretenu, très aéré, bien éclairé à l’énergie solaire. Il faut payer 10 gourdes pour faire usage des toilettes. Les  récriminations que j’ai écoutées ne concernent pas vraiment la gestion de la Digicel, sauf peut-être en ce qui a trait à l’absence de ventilation du bâtiment en fin de semaine. Ces récriminations  se rapportent surtout à l’insalubrité et aux situations d’insécurité du voisinage immédiat qui ne sont pas de nature à attirer beaucoup de visiteurs, encore moins  d’acheteurs. Sans parler des touristes qui représentaient autrefois le gros de la clientèle du pavillon des artistes et qui se font de plus en plus rares.

Quoi qu’il en soit, n’était l’intervention de M. O’Brien, Le Marché en Fer serait probablement encore aujourd’hui sous les décombres. Ses admirateurs, au nombre desquels figure Bill Clinton, le considèrent comme le plus grand bienfaiteur individuel d’Haïti. L’inauguration du Marché en Fer avait été accompagnée d’un véritable hymne à sa gloire. El le Caribbean Journal, très enthousiaste, est allé jusqu’à comparer ses œuvres philanthropiques en Haïti à celles des Mellon, des Carnegie et des Rockfeller aux Etats-Unis d’Amérique. Rien que ça ! L’Irlandais cependant ne s’est jamais présenté lui-même comme un bienfaiteur. Mais, il a tenu, dans plusieurs entrevues, à se démarquer des élites politiques et économiques d’Haïti, affirmant avec une pointe  de provocation « aimer Haïti plus que ceux qui le dirigent » et  rappelant que « même si les élites haïtiennes ne croient pas dans leur pays, moi j’y crois », déclare-t-il.

Il y a deux ans, il avait aussi laissé percer sa frustration envers ces élites qui ne lui ont pas emboité le pas en apportant comme lui leur contribution financière à la reconstruction du pays. Je ne vais pas suivre M. O’Brien dans sa frustration, mais j’avoue que j’aurais bien aimé contribuer à une mobilisation de l’effort national pour la restauration d’autres monuments, comme les deux palais que j’ai mentionnés plus haut.  Il y aussi le Lycée Pétion, ce temple du savoir, qui a formé tant d’éminents Haïtiens et qui aura deux siècles très bientôt en 2016. Le séisme l’a détruit totalement. Ce serait vraiment significatif si les anciens élèves, leurs descendants et d’autres contributeurs se joignaient à des Fondations et à des philanthropes haïtiens pour le ressusciter tout comme O’Brien l’a fait pour le Marché.

Quant aux élites  haïtiennes, je ne crois pas qu’il y ait à travers le monde, un groupe d’hommes et de femmes qui aient été aussi vilipendés,  traités  de tous les noms  par ceux-là (au nombre desquels on compte beaucoup  d’expatriés) auxquels  ces élites réservent généralement leur meilleur accueil, leur meilleure hospitalité.  Ces expatriés, par les positions qu’ils occupent (ambassadeurs, envoyés spéciaux, représentants d’organisations internationales, directeurs d’ONG, investisseurs potentiels, experts en tout genre, etc.) ont bien souvent la possibilité de fréquenter très intimement et de discuter  avec ces élites plus qu’avec toutes les autres couches sociales du pays. Ils reconnaissent parfois que certains membres de ces élites comptent parmi les plus sophistiqués de la région. Pourtant, ils en disent rarement du bien en public ou en privé. Au contraire ! Cette attitude à mon sens soulève deux questions  pour lesquelles je n’ai pas encore de réponse:

Question 1. Si l’on méprise l’élite d’un pays que l’on fréquente régulièrement  et intimement, peut-on avoir du respect pour les autres couches que l’on ne fréquente pas, qu’on ne connaît pas et avec lesquelles on n’a pratiquement aucun rapport ?

Question 2.- Peut-on aimer Haïti tout en ayant très peu d’estime pour les Haïtiens ? Cette question concerne tant les Haïtiens que les non-Haïtiens. A chacun  sa réponse.

 Ericq Pierre Rochasse091@yahoo.com Port-au-Prince, le 9 janvier 2013

Credit: le Nouvelliste

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