L’éducation en attente dans la Grand’Anse

files-48Dans la Grand’Anse, pas une école n’a été épargnée par l’ouragan. Tous les établissements sont actuellement fermés en raison des dégâts importants. 150 000 élèves et étudiants sont affectés. Une mise en état graduelle est prévue dès cette semaine par le Ministère de l’éducation et ses partenaires, qui espèrent pouvoir ouvrir certaines écoles le 7 novembre. Sur place, les responsables doutent que le calendrier puisse être tenu. Directeurs, enseignants, parents et élèves sont inquiets.

Sous l’assaut de Matthew, l’imposant pistachier centenaire qui trônait au milieu de la cour de l’École nationale Notre-Dame de Lourdes, à Jérémie, s’est brisé en deux, comme une vulgaire allumette. Avec sa machette, un employé tranche une à une les branches mortes, dont certaines s’entremêlent avec les poutres mises à nu des classes fondamentales.

La directrice est consternée : « La rentrée venait de commencer, les effectifs n’étaient pas encore pleins. Nous attendions plus de 600 élèves ». À présent, sous le ciel bas et gris, l’école est étrangement déserte, les traces du cyclone encore fraîches. « Non seulement la toiture et les portes ont été arrachées, déplore Sœur Marie-Thérèse, mais tout le matériel des enfants est perdu à cause de l’eau: cahiers, livres, jeux du préscolaire. Je ne sais pas comment nous allons pouvoir recommencer les cours, ni combien cela va coûter ».

L’étendue de la destruction dans les écoles de la Grand’Anse est inimaginable. Toits emportés, murs défoncés, mobilier endommagé, matériel détruit, classes souillées, pas une seule école du département n’a été épargnée. Trois semaines après le passage de l’ouragan, aucune n’est en mesure d’ouvrir ses portes. Encore sous le choc, directeurs, enseignants, parents et élèves se demandent si, quand et comment les écoles vont pouvoir redémarrer.

Dans le département, plus de 200 écoles sont à reconstruire totalement ou en partie, d’après les évaluations provisoires. Pour la Direction départementale de l’éducation, le début des travaux est prévu pour le courant de cette semaine, en commençant par les écoles les moins affectées. «Ce sont celles qui servent actuellement d’abris provisoires », indique Jean-Marcel Jeanty,  directeur de la DDE. « Nous souhaiterions ouvrir une quinzaine d’écoles, cinq par commune, dès le 7 novembre ».

« C’est un processus graduel, qui va prendre plus de temps dans la Grand’Anse », explique Miloody Vincent, du MENFP. À ce jour, le gouvernement peut assurer la réhabilitation de 388 établissements, sur les 715 identifiés dans les départements touchés (Grand’Anse, Nippes, Nord-Ouest, Ouest, Sud et Sud-Est). Cela grâce à ses partenaires comme la Banque interaméricaine de développement, l’UNICEF ou la Banque mondiale. En plus de la réparation de  75 écoles, cette dernière s’est engagée à construire 100 hangars provisoires pour que les cours puissent tout de même commencer, malgré les dégâts.

Les élèves doivent absolument retourner à l’école

L’ouverture des classes le plus rapidement possible est en effet la priorité à tous les niveaux. Dans la Grand’Anse, le temps se fait long et les inquiétudes augmentent. Pour les élèves, la nécessité de retourner à l’école devient pressante. Pour certains, celle-ci assurait non seulement l’éducation, mais aussi le seul repas de la journée. «Beaucoup d’enfants ont besoin de la cantine, car ils n’ont pas à manger à la maison », explique la directrice de l’école Notre-Dame de Lourdes. Elle croise certaines de ses élèves dans la rue. « Elles n’ont plus de maison, elles ont tout perdu. Leurs parents sont vraiment en difficulté ».

Pour d’autres, l’instruction reste le plus important. À Bonbon, Wildorf joue avec deux camarades devant les bâtiments éventrés de l’école nationale. « Je veux retourner à l’école», affirme ce garçonnet aux grands yeux tristes. « Même si je pouvais manger à la cantine une ou deux fois par semaine, je n’allais pas à l’école pour manger, mais pour apprendre. » Même son de cloche auprès d’étudiants universitaires. À Jérémie, Guy-Gérard, un étudiant en linguistique à l’UNOGA, a appris par SMS que les cours étaient suspendus jusqu’à nouvel ordre. « Nous n’avons pas d’eau, mais ce n’est pas le plus important. Il faut absolument reconstruire les écoles car nous avons besoin d’éducation. C’est une tête bien remplie qui nous donne à boire et à manger ».

Dans la Grand’Anse, l’acharnement de Matthew a provoqué chez beaucoup un véritable découragement. « Nous n’avons pas d’établissements, pas de tableaux, pas de matériel, pas de cantines », confie un  enseignant de 6e à l’École nationale de Tripier. Sa situation avant le cyclone était déjà difficile. Il n’a pas reçu de salaire depuis deux ans. Comment survit-il ? « Avec les moyens du bord », répond-il en haussant les épaules.

« C’est un désastre », estime le père Gavé, directeur de l’école Charlemagne Péralte à Moron. «Nous essayons de soutenir les élèves, surtout psychologiquement. Ils n’ont rien à faire chez eux, et demandent que l’école ouvre ses portes ». Pour cet ecclésiastique, la priorité, ce sont les élèves de 9e et de philo. « Nous avons organisé des cours de rattrapage pour nos élèves et ceux d’autres établissements proches ». Il les accueille dans un soubassement qui n’a pas été détruit. Mais pour le responsable de cette école religieuse, l’avenir reste sombre. « Notre plus gros problème, confie le père Gavé, c’est que nous ne savons pas à qui nous adresser. Le ministère nous a informés qu’ils allaient réparer les écoles nationales, mais pas les écoles privées ou presbytérales. Nous ne savons pas ce que nous allons faire ».

La DDE a fait part de son impuissance. « Nous aurions dû être à même de voler au secours des écoles, publiques et privées, mais nous n’en avons pas les moyens », déplore Jean-Marcel Jeanty. Alors que 300 établissements ont déjà ouvert leurs portes dans le Sud, il semble douter que le calendrier annoncé puisse être tenu dans la Grand’Anse. « Des organisations chargées de réparer les écoles, aucune n’est encore arrivée », regrette-t-il. « C’est une situation difficile, les élèves risquent de perdre l’année scolaire ».

Cela prendra du temps pour évaluer les pertes que Matthew a occasionnées. Pour la population, entre action et attente, la marge de manœuvre est parfois étroite. À l’école Notre-Dame de Lourdes, malgré l’abattement et l’incertitude, sœur Marie-Thérèse préfère rester active. Pour le moment, elle s’occupe de nettoyer les salles de classe, et de faire sécher les livres mouillés.

 

 

Elena Sartorius esartorius@geneva-link.ch et Nouvelliste

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