Les Cayes : Pourquoi la livraison du bateau portoricain s’est-elle terminée brusquement?

files-27Près des deux tiers de l’aide, estimée à plus d’un million et demi de dollars américains, avaient été distribués quand l’Esperanza 2 a dû quitter le port des Cayes précipitamment. Le maire et les principaux acteurs reviennent sur les événements tragiques qui ont coûté la vie à un adolescent. De nombreuses zones d’ombre demeurent. Une enquête est en cours.

Le maire des Cayes, Jean-Gabriel Fortuné, ne s’explique toujours pas pourquoi la police a tiré mardi sur le quai où était amarré l’Esperanza 2, tuant un adolescent de 15 ans d’une balle dans le dos.  Une action qu’il qualifie de « barbare ». « Il n’y a rien qui justifie cet acte; la police et le site n’étaient pas en danger», a-t-il déclaré.

S’il condamne la mort du jeune garçon, René Gattereau, président de la Chambre de commerce du Sud, un des responsables pour réceptionner l’aide en Haïti, a une autre version des faits. « La foule a essayé d’envahir le port. Les gens jetaient des pierres, un garde-côte a été touché au genou et un autre à l’épaule».

Des agitateurs sèment le trouble

Récipiendaire légal de l’aide portoricaine, le cardinal Chibly Langlois fait partie, comme le maire et le président de la Chambre de commerce, du comité qui a travaillé à la sélection des bénéficiaires. Absent du site au moment du drame, il ne juge pas l’action des garde-côtes mais mentionne l’action d’ « agitateurs »: « Nous avons en Haïti des gens qui mènent la foule et provoquent des troubles pour avoir leur part de la distribution. »

Parti de la ville de Ponce, au Sud de Porto Rico, l’Esperanza 2 était arrivé aux Cayes le 26 octobre. À son bord, 2 500 tonnes d’aide : eau, aliments, vêtements, médicaments et matériel de construction. Le tout offert par des particuliers et des entrepreneurs portoricains lors de collectes en faveur des sinistrés de l’ouragan Matthew.

À la tête de cette opération humanitaire, l’Alliance portoricaine solidaire (Alianza puertorriqueña solidaria) avait demandé la collaboration du maire, du cardinal et du président de la Chambre de commerce, pour s’assurer que l’aide arrive à bon port. Ce mouvement portoricain, créé en 2013, réunit une quarantaine d’organisations, beaucoup d’entre elles religieuses. Certaines travaillent en Haïti depuis plus de 40 ans.

« Rien ne s’est passé comme prévu », regrette René Gattereau. « Le premier jour, les Portoricains voulaient distribuer des kits aux enfants qui étaient sur le quai. Très vite, leur bateau s’est vu entouré d’une trentaine de canots à l’affût, à qui ils ont donné des cartons. Cela a attiré encore plus de monde. Les garde-côtes ont dû tirer en l’air pour écarter les canots et permettre à l’Esperanza 2 d’accoster. » Deux jours avant l’arrivée du bateau, le comité avait demandé l’aide de la Minustah pour assurer la sécurité, mais n’a pas reçu de réponse.

« Nous avons utilisé le quai de la Brigade de lutte contre le trafic de stupéfiants (BLTS), a expliqué le maire, car le quai commercial est en mauvais état. » Les troubles étaient-ils liés au trafic de drogue ? « Nous avons un dépôt pour les saisies de cocaïne et de marijuana sur cette base, a-t-il répondu; certains ont affirmé que des trafiquants voulaient profiter de cette distribution pour investir le local et piller l’entrepôt.  Ce sont des spéculations. L’enquête ira peut-être dans ce sens, mais il n’y a pas encore de preuves. »

Un malentendu entre Portoricains et Haïtiens

Le projet, selon René Gattereau, était de débarquer rapidement le bateau, faire l’inventaire des biens et assurer leur distribution à travers la mairie, les CASEC, les paroisses et des associations reconnues. « Ce protocole n’a pas été respecté, regrette-t-il, cela a créé des problèmes au niveau de la coordination, de la logistique et de la distribution. »

Pour Juan Fernández, porte-parole de l’Alliance, l’objectif était pourtant clair : chacune des organisations qui participaient à l’opération avait averti ses associations partenaires en Haïti afin qu’elles viennent récupérer les palettes qui leur étaient destinées. « L’Eglise anglicane, par exemple, avait envoyé du matériel pour son groupe à Tiburon, qui devait venir le chercher  aux Cayes. »

Mauvaise organisation et insécurité alimentaire

« La distribution n’a pas été suffisamment bien organisée », reconnaît Mgr Langlois. « Il aurait d’abord fallu procéder à l’identification des sinistrés. Cela aurait permis d’organiser les choses dans l’ordre, en respectant la dignité des gens. » Pour le cardinal, « il n’est pas trop tard pour faire mieux, afin de contenir la fureur de la foule et des agitateurs. »

D’après Jean-Gabriel Fortuné, il n’est pas facile pour les autorités et les ONG d’organiser ces opérations, vu l’ampleur de la catastrophe : « C’est presque toute la population qui est touchée. » Il évoque le problème de l’insécurité alimentaire : « Quand on distribue de la nourriture, tout le monde en veut. Lorsqu’il s’agit de tôles, il est plus facile d’identifier les maisons endommagées. Nous n’avions pas assez pris en compte cet aspect-là. »

Au final, selon le maire et le président de la Chambre de commerce, 60 % de l’aide a pu être livrée, entre autres aux Cayes, à Camp-Perrin, à Abacou, Marfranc, Duchiti, Arcahaie, Saint-Louis du Sud, Port-Salut, Maniche, Ducis et Charlier. À l’Ile-à-Vache également, où 12 petits bateaux ont amené de l’eau et de la nourriture. Environ 5 % des cartons se trouvaient sur le quai au moment où les tirs ont commencé.

Ce qui restait sur le bateau, principalement de l’eau, est retourné à Porto Rico. « Nous allons la vendre pour acheter de la nourriture, des semences, etc. Nous préparerons de nouveaux kits et reviendrons en Haïti dès que possible », affirme le porte-parole de l’Alliance portoricaine solidaire. « Ce qui s’est passé aux Cayes est un incident regrettable, qui n’a rien à voir avec nous. Nous allons continuer à aider Haïti inconditionnellement. » L’Alliance maintient l’envoi d’une équipe de plus de 20 médecins qui partiront pour le Sud et la Grand’Anse le 21 novembre. Elle va organiser une cérémonie religieuse pour le jeune adolescent tué, et assure qu’elle va aider sa famille.

Elena Sartorius source le nouvelliste

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